L’engloutissement de la cité d’Ys

Récit fantastique de la lutte entre paganisme matriarcal et christianisme patriarcal

Gradlon, roi de Cornouailles, guerroyait et pillait dans les lointaines contrées du Nord. Fin stratège, brave mais sans pitié, il amassait d’énormes butins. Il ne connut aucune défaite, jusqu’à ce que ses hommes et lui assiègent une énorme forteresse au fond d’un fjord. A l’approche de l’hiver, les soldats bretons, épuisés et découragés, s’enfuirent avec la flotte royale, laissant seul Gradlon. Une magnifique femme aux cheveux rouges, Malgven Reine du Nord, apparut alors, lui proposant une alliance à condition qu’il tue le roi vieillissant, son mari. Chargés du trésor royal tant convoité, les deux amants rentrèrent en Cornouailles sur le dos du cheval Morvar’ch, qui galopait si vite que ses sabots ne touchaient pas les flots de la mer. Cet animal fantastique était noir et du feu jaillissait de ses naseaux.

Le couple resta un an en mer, et de leur passion naquit une petite fille, la princesse Dahud (parfois nommée Dahut ou Ahès). Selon les versions les plus anciennes de l’histoire (et donc les plus authentiques), Malgven annonça au roi qu’il était temps pour elle de retourner dans son monde – vous aurez en effet compris que la reine appartenait au monde de l’invisible -, mais que la petite Dahud lui ressemblerait trait pour trait, afin qu’il ne l’oublie jamais. La fée quitta donc son valeureux amant, qui débarqua enfin en Cornouailles. Les versions les plus récentes font tout simplement mourir Malgven en couches. D’autres encore imputent le départ de la fée à la conversion de Gradlon au christianisme. Cette reine incarne l’image de l’antique prêtresse, initiée aux mystères. Qu’avait-elle à reprocher au roi du Nord, son premier mari ? Les textes parvenus jusqu’à nous ne le mentionnent pas. Notons qu’elle abandonne son amant pour débarquer sur une île, probablement l’une des nombreuses îles aux Dames, qui abritaient des communautés de druidesses dans le monde celte.

Le Roi Gradlon, inconsolable depuis la perte de son précieux amour, reporta son affection sur sa fille. Dahud devint une très belle jeune femme, en tout point semblable à sa mère féérique.  A travers elle, c’est la culture païenne qui survit malgré l’influence grandissante de la nouvelle foi catholique en territoire celte. Dahud n’avait pas oublié la Grande Déesse. Elle accusait Corentin, évêque de Kemper (Quimper), d’avoir rendu la ville triste et ennuyeuse, et se confrontait souvent à lui, comme à ses sbires. Elle demanda à son père de lui bâtir une ville ceinte d’épais remparts, afin qu’elle puisse y vivre à la manière des Anciens. Un sanctuaire libre de toute église, clos par une unique et lourde porte de bronze.

Là, le peuple d’Ys pouvait rendre grâce librement à la Mère Nature et célébrer les anciens rites, continuant notamment à pratiquer la hiérogamie : le sexe sacré. Saint Guénolé, ermite local, en prit ombrage, d’autant que la ville prospérait, et qu’on y vivait fastueusement. Ys était la plus resplendissante et cosmopolite des cités bretonnes. Dahud y régnait en maîtresse absolue. On dit qu’elle se rendait souvent dans les bois entourant la ville pour rendre hommage à la Déesse de la Terre. Non mariée, Dahud n’appartenait qu’à elle-même et pratiquait l’amour libre. Les chrétiens prétendaient qu’elle organisait des orgies, faisant venir un nouvel amant au palais chaque soir, les obligeant à porter un masque de soie enchanté qui, au matin, tuait les malheureux, dont les corps étaient jetés en offrande à l’océan. Il est probable que Dahud ait souvent changé d’amant et que, comme le veut la coutume matriarcale, ceux-ci aient quitté la couche royale aux premiers rayons du soleil. Les légendes christianisées utilisent souvent ces accusations de débauche à l’encontre des femmes restées libres et païennes.

Le très pieux Saint Guénolé mettait sans cesse en garde la princesse par ses sermons. Il prit même à partie le roi Gradlon, exigeant la construction d’une église dans la ville, tout en les menaçant du châtiment divin. Quelle que soit la version, Gradlon avait de bonnes raisons de craindre les foudres des émissaires catholiques, qui menaçaient d’assiéger le sanctuaire païen. Lors de la construction de la cité, Dahud avait demandé aux druidesses de l’île de Sein de rehausser les tours de son palais et d’ériger de hautes écluses pour protéger la ville de l’océan. Les versions les plus récentes imputent aux korrigans ce formidable ouvrage.

Dahud prit un jour pour amant un homme magnifique et tout de rouge vêtu, dont elle tomba éperdument amoureuse. Il s’agissait malheureusement de Satan qui la convainquit, pour lui prouver son attachement et sa confiance, de lui remettre la clef des fameuses écluses protectrices que Gradlon gardait autour du cou. La princesse accepta ; le fourbe et diabolique amant ouvrit les vannes, provoquant l’engloutissement de la cité par les flots. Fuyant l’horreur de l’inondation, Dahud s’accrocha à son père qui chevauchait Morvarc’h, le cheval magique de Malgven. Comble de l’horreur… Guénolé le convainquit de précipiter sa fille adorée dans les flots rugissants. Mais tout cela, c’est la version chrétienne…

Une autre version plus ancienne se contente de parler d’une éclipse de soleil, suivie de l’apparition d’une énorme comète causant un redoutable séisme et des pluies diluviennes, qui parvinrent à engloutir la cité. Ici, point de trahison de la part d’un amant ou du roi. Gradlon finit avalé par des torrents d’eau avec la princesse.

Certains aperçoivent de temps à autre Dahud nager dans les eaux bretonnes, transformée en sirène.

Quelles que soient les versions, cette légende nous conte la fin du paganisme féminin ; le Masculin ayant cédé aux chants du patriarcat, abandonna les filles de la Déesse.

Mais elle évoque aussi la renaissance future de cette spiritualité féminine. Il est dit qu’un jour la grandiose cité surgirait hors des flots. Les héros celtes reviendront alors du royaume des morts.

Seront-ils accompagnés de la merveilleuse Dahud ?

Serons-nous là pour les voir ?

Adélise Lapier

Auteure de « Le réveil des filles de la Déesse »

Ed. Rêve de Femmes

Article paru dans la revue Rêve de Femmes, n°51, page 16
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© artiste – œuvres picturales : Victor Nizovtsev

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