Les Dieux et Déesses invoqués par les tribus Celtes sont innombrables, d’autant qu’au cours de l’occupation romaine, le panthéon romain est venu s’y ajouter.

Parmi les déesses, Artio est une Déesse-Mère, fort probablement une des figures de la Grande Déesse. Son symbolisme était attaché à l’ours en tant qu’animal, mais aussi à l’étoile polaire et aux constellations des petite et grande Ourse. L’étoile polaire se trouve dans l’axe de rotation de la Terre. Par son immobilité, elle permet au voyageur d’avoir un repère fiable. En ésotérisme, elle est un guide, elle symbolise la promesse de la victoire de l’initié contre les ténèbres, les erreurs, l’égarement.

L’ours est l’animal emblématique de la royauté chez les Celtes, sachant que dans cette civilisation, la souveraineté se transmettait par les femmes. La racine « Art » veut dire « Ours » en gaulois. On retrouve cette même origine dans l’irlandais « Art », le gallois « Arth », « hartz » en basque et « Arz » en breton. Cette racine peut également être attribuée au roi celte Arthur. Elle est également reliée à la Déesse grecque Artémis (arctos = ours en grec), dont l’un des attributs est aussi l’ourse, et qui est associée à nombre de Grandes Déesses : Ishtar, Diane, Cybèle… Les déesses ont porté de multiples noms selon les ethnies ou les régions. Il est cependant possible d’associer des divinités. Même si elles portent des noms différents, en observant leurs attributs et mythes, cela permet d’en déduire qu’il s’agit de la même déité.

Le culte de la déesse à l’Ourse a été pratiqué dans une zone allant de Berne chez les Helvètes, à Trèves chez les Trévires ; avec un prolongement vers le nord de la Gaule sous le nom de Ursa.

Une magnifique statuette en bronze a été mise au jour à Muri, dans la région de Berne. Le socle porte la mention : Deae Artioni / Licinia Sabinilla (à la Déesse Artio, de la part de Licinia Sabinilla). On y voit un petit arbre fruitier assez dénudé. Il ne porte que deux branches, une feuille est deux fruits. Sa représentation n’est pas sans évoquer le symbolisme du serpent, l’un des emblèmes principaux de la Grande Déesse. Le serpent relie la divinité à la Connaissance et à la Création du monde. Une ourse sur ses quatre pattes, tête relevée et gueule entrouverte, fixe la déesse Artio. L’attitude n’est pas agressive, mais témoigne de la puissance de la présence de l’animal. La représentation de la déesse est semble-t-il un ajout ultérieur, correspondant à la déesse romaine Abondance. L’envahisseur romain a remplacé autant que possible les divinités Celtes par les siennes. Si une déité équivalente existait dans le panthéon romain, celle-ci prenait la place de la divinité locale. Ce qui explique que nous retrouvions en France de nombreux temples dédiés à Mars, par exemple. N’ont subsisté que les divinités celtes qui n’ont pas pu faire l’objet d’un syncrétisme. Mais ici, la dédicace à Artio ne laisse pas place au doute. C’est bien un hommage à la Déesse Ourse. La statuette a peut-être été restaurée suite à une destruction partielle à partir d’une œuvre préexistante.

A Andlau en Alsace, l’on retrouve le culte d’Artio au travers d’une légende chrétienne. Un ange serait apparu à Sainte Richarde de Souabe, lui demandant de faire construire un monastère à l’endroit où une ourse grattera le sol. Des histoires similaires ont été racontées vers l’an mille pour expliquer les découvertes miraculeuses de nombreuses Vierges noires : un animal cornu (vache, cerf…) découvre dans un buisson, ou sous terre, la statuette sacrée, qui exigera ensuite magiquement qu’un sanctuaire lui soit bâti exactement en cet endroit. Il va sans dire que ces Vierges noires sont des résurgences chtoniennes de La Grande Mère, désormais christianisée. C’est donc dans le val d’Eléon (ancien nom d’Andlau) que Richarde rencontrera l’ourse et que la prophétie se réalisera. Ce qu’il faut comprendre du message de l’ange, c’est que : là où il y avait un culte à la Déesse Artio, il faudra construire un monastère chrétien. Ce qui fut fait, en l’an 880. Et en effet, il existait à cet endroit un lieu de culte matérialisé par une pierre sacrée. Ce rocher païen est aujourd’hui pudiquement dissimulé sous une petite trappe en bois dans la crypte de l’abbaye d’Andlau.

Artio est une Dame protectrice de la Nature, elle en maîtrise les forces sauvages. Elle fait partie de la grande famille des Potnia Theron. Ce nom correspond historiquement à la Grande Déesse minoenne, Maîtresse de la vie sauvage. Il est aujourd’hui étendu aux nombreuses déités représentant cette même puissance. Protectrice, nourricière, gardienne, ses potentiels sont infinis. Le symbolisme de l’ours relie la déesse aux lois et cycles de la nature, auxquels l’humain se soumet s’il veut pouvoir survivre.

L’ourse, animal puissant et pourtant tendre et paisible, est fécondée à la fin de l’été. A l’automne elle se prépare au grand sommeil. L’indolence s’installe, elle se nourrit en prévision. En hiver, elle hiberne, blottie dans sa grotte. Elle explore les ténèbres de l’âme, le monde du rêve, de l’impalpable. C’est à cette période qu’elle met son petit au monde, et l’allaite pour qu’il se renforce. Au printemps, l’ourse et son ourson sortent enfin pour conquérir le monde. La sève circule à nouveau dans les végétaux, la nature se déploie. A l’été, la généreuse nature offre ses fruits les plus précieux, et l’ourse fait déjà des réserves en vue de l’hiver prochain. Dans de nombreux mythes, la déesse met au monde un jeune dieu au même rythme que l’ourse. Cet hommage aux cycles intangibles du Vivant est une constante dans la dévotion aux Dames des temps anciens.

Notre cousin Néandertalien déjà semble l’avoir vénéré l’ours. Un sanctuaire vieux de 80.000 ans ayant accueilli des ossements néandertaliens et ceux d’ours sous une même dalle ont été découverts dans la grotte de Régourdou dans le Périgord. Homo sapiens a lui aussi intégré l’ours à ses lieux de culte. Ainsi, il y a 30.000 ans dans la grotte Chauvet, ou des crânes d’ours ont intentionnellement été disposés. De même dans la grotte de Montespan où une statuette en argile de l’animal est associée à un véritable crâne. Par la suite de nombreuses cultures intégrent des rituels et festivités parfois violentes autour de l’ours dans toute l’Europe, mais aussi en Asie et en Amérique.

La chrétienté luttera énergiquement contre ces pratiques jugées transgressives et diaboliques. Ce qui accélèrera les chasses à l’ours et la quasi-disparition de l’animal de nos contrées. Pourtant, les Nivkhes, ethnie du sud de la Russie, et les Aïnous du Japon ont très longtemps conservé un festival de l’ours, lié à des rituels chamaniques ancestraux. Un ourson capturé en été était nourri et choyé par les femmes du clan, avant d’être mis à mort en hiver de manière sacralisée. Ce sacrifice est pour ces peuples un moyen d’honorer l’esprit de l’ours, et du divin. L’ours se voit offrir un fabuleux banquet avant d’être abattu. Il devient alors le messager de la tribu, et est censé, une fois passé dans le monde de l’invisible, témoigner aux divinités et ancêtres combien il a été honoré, et leur transmettre messages et prières. Ainsi, assurer la protection de tout le clan pour l’année à venir. Chez les basques, l’ours et les humains auraient des ancêtres communs. Pour eux l’ours symbolise le retour à la vie (printemps), mais aussi la résurrection. De nombreux festivals basques intègrent la « Journée de l’ours » (Hartza eguna).

©Adélise Lapier