Envolons-nous vers l’île de Crète, sur les traces des Minoens !

Et plus exactement près d’Héraklion, pour découvrir la grotte d’Illithyie. Elle est aussi parfois appelée grotte d’Amnisos, nom du village qui abrite ce sanctuaire du Féminin divin, et ancien port de la cité minoenne de Knossos.

Je précise que les illustrations de cet article (sauf une, qui concerne l’intérieur de la cavité) ne montrent pas la grotte elle-même, mais illustrent la richesse de cette civilisation.

Plusieurs grottes en Crète ont joué un rôle majeur dans la religion minoenne et ont accueilli les plus anciens lieux de culte. Car ce peuple rendait grâce au Féminin divin en pleine nature, au sommet des collines pour être au plus près du monde céleste, ou bien dans les entrailles de la Terre, au cœur des cavernes. Cette spiritualité était axée sur la dualité, la recherche d’équilibre entre les forces opposées, et la Déesse incarnait les deux faces d’une même réalité, lumière et ténèbres. La Grande Mère était d’abord chtonienne, c’est-à-dire liée aux mondes souterrains, à l’obscurité qui enveloppe ce qui doit germer en terre avant de s’épanouir en pleine lumière. Elle était aussi terrienne, fertile, nourrissante, généreuse, et reliée aux mondes célestes, tel le Figuier sacré qui lui était associé.

Les mythes racontent souvent les aventures de déesses païennes qui trouvent refuge dans des grottes, utérus de la Terre Mère, pour y mettre au monde leur progéniture. Tout comme Marie le fera, bien plus tard, pour enfanter de Jésus dans la grotte de la Nativité. Les fidèles laissaient là leurs offrandes, parfois considérables, pour se placer sous la protection de La Divine et obtenir la réalisation de leurs vœux. Stalactites et stalagmites, dont les formes évoquaient la silhouette de la divinité, y prenaient une allure encore plus mystérieuse à la faible lueur des lampes.

Le Vivant commence sa formidable aventure dans l’obscurité. Obscurité d’un utérus, obscurité d’un œuf, obscurité de l’humus de la terre… Cette étape est celle par laquelle tout commence, nul n’y échappe. Elle est fondamentale pour que l’être, la plante, l’animal, puisse ensuite naître au grand jour et entamer l’épopée de son existence. Les Anciens, sages connaisseurs des lois du Vivant, honoraient ce cycle éternel, et ne craignaient pas les Ténèbres. Enfin si, ils les craignaient, car c’est aussi en eux que le cycle de la vie prenait fin. Mais ils ne les avaient pas diabolisés, rejetés. Au contraire, ils rendaient grâce à cette étape nécessaire et remerciaient la nature pour ses bienfaits.

La grotte d’Illithyie (aussi écrite Eileithyia) est l’un des plus importants sanctuaires souterrains des Minoens. Creusée dans les flancs de la vallée de la rivière Karteros, à l’intérieur des terres, elle est de forme oblongue et est orientée est-ouest. À l’origine habitée par des Hommes préhistoriques, elle devint au troisième millénaire av. J.C. un lieu de culte minoen, et conserva ce rôle jusqu’en l’an 500 environ. Constituant l’un des centres religieux les plus sacrés de l’archipel, elle fut sanctuarisée par deux civilisations (minoenne puis mycénienne) et trois religions (minoenne, mycénienne et néopaganisme hellénique).

La Déesse dont cette grotte fut le principal lieu d’adoration était probablement à l’origine une Déesse Mère aux potentiels infinis, qui sera réduite au fil du temps à certains attributs.

Nous la connaissons aujourd’hui sous le nom d’Illithyie, déesse des accouchements. Selon la légende patriarcale citée par Homère, la déesse Héra lui aurait donné le jour dans cette grotte.

Les découvertes réalisées sur le site témoignent d’une utilisation continue de la grotte du néolithique à la période romaine et même jusqu’à l’époque paléochrétienne. Son entrée se trouvant à l’est, les fidèles qui y pratiquaient des rituels nocturnes pouvaient clôturer leurs cérémonies avec le lever du Soleil.

D’une longueur de 63 mètres, sa largeur atteint 12 mètres par endroits, permettant l’existence d’une salle et d’une enceinte rectangulaires entourant des stalagmites cylindriques. Ces colonnes minérales peuvent avoir servi d’autels ou plus probablement avoir été des figurations de la Divine. Les textes évoquent la présence de deux stalagmites lors de la découverte du lieu par les chercheurs. Il n’en reste plus qu’une aujourd’hui, d’une hauteur de 140 cm, entourée d’un muret datant des minoens.

Une Place des autels se trouvait à l’extérieur de la grotte, servant aux sacrifices et offrandes, ainsi qu’un figuier sacré, symbole récurrent de la Grande Mère, la reliant par ses racines au monde des Profondeurs, par ses fruits à la Terre et par ses branches aux cieux. A partir de -1.300, des bâtiments ont été construits autour du sanctuaire pour servir d’habitations aux prêtresses et prêtres.

La religion minoenne est mal connue à ce jour, l’écriture de cette civilisation n’ayant pas encore été déchiffrée (Linéaire A). Les archéologues s’appuient sur les nombreuses fresques et sceaux qui ont été mis au jour lors des fouilles pour échafauder des hypothèses. Les spécialistes se séparent en deux camps opposés : ceux qui voient un monothéisme dualiste centré sur une Déesse Mère, et ceux qui proposent un polythéisme classique.

Les rites étaient à l’évidence centrés sur un culte de la nature, de sa sagesse et de ses cycles. David Hogarth, chercheur à l’origine du concept de monothéisme dualiste, évoque une Déesse souveraine des forces créatrices, et polymorphe, associée à un jeune dieu chasseur de moindre importance. Martin Nilsson, qui penche pour le polythéisme, voit dans le panthéon minoen de nombreuses déesses : d’abord une divinité domestique dite « aux serpents », mais aussi une déesse de la fertilité assez proche d’Ishtar/Astarté, une déesse dite « à la barque » (ou une prêtresse), et enfin un couple divin, dévoué à la chasse, dont la déité féminine serait proche de la Potnia Theron, Dame des Montagnes et des Animaux. Ces quatre divinités féminines correspondant aux divers visages d’une seule et même déesse dans l’analyse de Hogarth. A côté de ces déesses s’étage un cortège de démons, un bestiaire fantastique et des dieux secondaires.

Ce qui est certain, c’est que le culte minoen était Féminin, dédié à la Nature, à sa puissance sauvage, à la sagesse des animaux et des plantes ; et que ce culte était rendu en plein air, au sommet des collines, dans les profondeurs des grottes, dans l’eau des ruisseaux et au pied d’arbres sacrés. Le symbole de la vache ou du taureau y est particulièrement important, comme dans de nombreux cultes féminins. La sagesse du communautarisme des abeilles inspirait aussi beaucoup ce peuple d’apiculteurs. On trouve la fréquente présence sacrée de serpents, colombes, chèvres… probables représentations symbolisées du divin.

Illithyie était donc la déesse locale de l’enfantement (son équivalent romain est Lucine). Nous ne connaissons rien de la divinité minoenne d’origine qui était vénérée dans cette grotte, mais il est probable que le sanctuaire ait de tout temps été dévolu à l’enfantement. Peut-être que les fidèles y ont réellement donné naissance, sous la divine protection de la Déesse. De nombreux tessons de poterie ont été retrouvés sur place, mais nous n’en savons pas plus. La déesse veillait sur les parturientes et les aidait dans leur travail sacré de mise au monde, les soulageant notamment de leurs douleurs. Elle sera renommée Britomartis dans sa version hellénisée, et aussi Dictynna.

Les envahisseurs grecs nommaient la Grande Déesse archaïque des minoens Potnia Theron, dont Illithyie était probablement un avatar. Ses origines remontent aux temps préhistoriques et elle fut assimilée dans le panthéon gréco-romain par Artémis/Diane. Etymologiquement, il s’agit de la « Maîtresse des animaux sauvages ». Cette déesse associe le Féminin à la puissance indomptée de la Nature, et à la capacité du Féminin de maîtriser ces forces incontrôlables : lois inéluctables de vie et de mort, pouvoir destructeur et maîtrise des destins, union sexuelle permettant la reliance à l’Impalpable, etc. Aujourd’hui on utilise l’appellation Potnia Théron pour désigner toutes les Déesses maîtrisant la Nature sauvage.

Cette Dame minoenne est apparentée à la Grande Mère de Çatal Höyük, qui est considérée par les historiens comme la plus ancienne représentation d’une Déesse aux animaux. Elle trône, mains posées sur l’encolure de deux fauves, et semble donner naissance, car un être émerge d’entre ses jambes.

Personnellement, je pense que la Dame de la grotte Chauvet est la plus ancienne représentation d’une Potnia Theron (-35.000 ans). Cette Déesse est figurée sur la paroi qui fait face à la célèbre Fresque aux Lions. Il s’agit en fait d’un groupe de lionnes donnant la chasse à des bisons qui s’enfuient, illustration du cycle éternel de vie-mort. Cette scène renvoie aux liens qui unissent prédateurs et proies dans une danse commune et éternelle pour la survie. De la Déesse, on ne voit que ses jambes, à peine dessinées, et un pubis très présent. Un sexe féminin qui mène à la matrice originelle, celle par qui tout a commencé. Celle qui a su maîtriser la bouillie cosmique et le chaos de l’univers pour agencer et ordonner le monde. Son buste fusionne avec ceux d’une lionne et d’une bisonne, dans une union mystique parfaite du Vivant : créatrice-prédatrice-proie.

Citons d’autres Potnia Theron : Cybèle, Circé, Artémis, Angitia, Artio, Arduinna, Feronia, etc.

© Adélise Lapier