(Les photos de cet article présentent ce qui a été découvert à Alaçahöyuk. Les artefacts sont conservés soit dans le petit musée du site soit dans les musées d’Ankara et Corum. De même pour les sculptures. Sur place, ce sont des moulages que l’on voit).

Ce site archéologique de Turquie est baptisé Alaçahöyuk car il est situé sur une colline (höyuk en turc) dans la région d’Alaça, mais son nom véritable reste mystérieux.

Les chercheurs envisagent qu’il puisse s’agir de la grande cité religieuse d’Arinna, jamais retrouvée jusqu’à présent, laquelle était le centre originel du culte dédié à la divinité hittite principale Arinna, Déesse du Soleil (nommée aussi Arinitti ou Urunzimu).

La Déesse Arinna

 

A l’époque hattie (peuple disparu et mal connu, non indo-européen, installé en Anatolie au 3ème millénaire av. J.C.), c’est une Déesse Mère qui est honorée, et elle se nomme Wurushemu. Régnant sur le monde chtonien (liée aux mondes souterrains, à l’invisible), elle est la Reine des profondeurs, du monde d’en-bas, et est associée à son parèdre (divinité secondaire complémentaire d’une déesse ou d’un dieu principal) « Dieu-soleil de la Terre », Eshtan.

Lors de l’invasion hittite, des fusions de cultes ont lieu. Wurushemu est assimilée à la Déesse Mère hourrite Hébat (dont le lion est l’animal principal, tout comme la Déesse mésopotamienne Inanna/Astarté). Elle prend alors le nom d’Arinna et devient solaire. Eshtan, lui, devient le grand Dieu de l’Orage (divinité principale du panthéon anatolien). Il est nommé Teshub chez les Hourrites et Tarhu chez les Hittites.

 

Malgré ces complexes syncrétismes (fusions de cultes), Arinna gardera dans les écrits hittites sa position première et ne sera pas effacée par son parèdre, contrairement à la plupart des autres Déesses Mères du monde. La cité d’Arinna était consacrée à la Déesse, mais le temple principal de la divinité se trouvait dans la capitale Hittite, Hattusha.

Les artefacts retrouvés sur place (voir les tombes princières et leurs artefacts ci-dessous pour plus de détail) montrent un culte important voué au bœuf et au cerf, ainsi qu’une profonde symbolique abstraite comme l’usage du svastika, et de formes géométriques répétées. De nombreuses figurines de divinités féminines à têtes en demi-lune sont aussi présentes.

Le svastika est un symbole universel utilisé depuis l’aube de la civilisation, qu’on a retrouvé sur tous les continents. Sa plus ancienne apparition provient d’un site vieux de 10.000 ans en Ukraine (Mezin). Il est difficile aujourd’hui d’imaginer le sens qu’on pouvait lui attribuer. On peut cependant s’orienter vers une symbolique de l’équilibre des forces et des polarités.

Les orthostates (blocs de pierre posés sur le côté d’un mur) des murs extérieurs de la ville représentent des scènes de rituels. Sur le mur de gauche, un roi et une reine rendent hommage à un taureau et sont entourés de prêtres, jongleurs et animaux (voués au sacrifice ?).

 

 

A droite de la Porte aux Sphinges (féminin de sphynx), on voit la Déesse Arinna et ses fidèles lui rendant hommage. Sur le site, il s’agit de moulages, les originaux étant au musée des civilisations anatoliennes d’Ankara.

Les murs dits cyclopéens

 

La cité d’Alaçahöyuk/Arinna est difficile à dater. On a identifié 4 civilisations différentes qui s’y sont succédé, réparties sur 14 niveaux de constructions, la plus ancienne remontant au chalcolithique (milieu du 4ème millénaire), ainsi que des couches de destruction.

Les tombes princières hatties datent du 3ème millénaire (période du bronze ancien -2.300 av. J.C.), et ce qui reste de la ville hittite remonte au 2ème millénaire. A la chute de l’empire Hittite (1er millénaire av. J.C.) la cité a été temporairement habitée par une colonie phrygienne.

Mais les ruines des remparts montrent des murs dits « cyclopéens ». Ces murs ont pour spécificité d’avoir été érigés par des peuples aux techniques considérées comme primitives, et pourtant d’être techniquement si parfaits qu’aujourd’hui nous sommes incapables de les reproduire. Les roches sont emboîtées comme des puzzles, probablement pour résister aux séismes, et sont si bien assemblées qu’on ne peut pas glisser une carte bancaire entre elles.

Ceci laisse perplexe quant à leur datation, car les autres constructions dont on a retrouvé les ruines n’ont pas bénéficié de ce savoir-faire. Les Hattis auraient donc peut-être construit leur cité sur les ruines d’un site plus ancien encore.

 

La Porte aux Sphinges

 

Alaçahöyuk est renommée pour sa Porte aux Sphynx, qui ouvre au sud et date de la période hittite.

Elle est bien mal nommée car cette porte est encadrée par des sphinges (il faut savoir que le sphynx est un être mythologique féminin, masculinisé au fil du temps. La fameuse énigme que doit résoudre Œdipe a été posée par une sphinge) et non des sphynx, ce qui dans une cité consacrée à une Déesse n’est pas un détail.

Sur le flanc d’une des sphinges on trouve un aigle à double tête tenant un lapin dans chacune de ses serres.

Imaginons la magnificence de ces statues de sphinges, dont les globes oculaires étaient incrustés de pierres précieuses étincelantes ! A l’époque hittite, il faut se représenter une cité prospère ceinte de hauts remparts et de tours défensives.

Les tombes princières et leurs artefacts

 

Treize tombes, datant du 3ème millénaire avant notre ère, et fort richement garnies ont été retrouvées dans l’enceinte de Alacahöuyk. La richesse des ornements indique qu’il s’agit de personnages importants. Les documents semblent indiquer qu’il s’agissait essentiellement de femmes. Ces tombes semblent correspondre à la fin d’une période faste en raison de la présence d’une couche de destruction et de cendres. Chaque tombe pouvait accueillir plusieurs défunts. Elles sont nommées « tombes princières », mais il peut aussi s’agir de dignitaires religieux liés au vaste temple et à l’orientation spirituelle de la cité.

Les défunts sont inhumés en position fœtale, les têtes orientées à l’ouest mais les visages tournés vers le sud (vers la Porte aux Sphinges).

Les tombes étaient rectangulaires, creusées dans le sol et encadrées de murs de pierres, recouvertes de planches de bois et scellées par un enduit d’argile. Enfin, des crânes et ossements (les pattes des animaux) de taureaux ornaient l’extérieur de chaque tombeau.

Les artefacts découverts ici sont de toute beauté. Raffinés, ils témoignent du très haut niveau de l’artisanat, et d’une réelle prospérité de la cité religieuse. Ont été retrouvées des idoles, des amulettes, de la vaisselle, des armes, des bijoux (diadèmes, bracelets, colliers, boucles de ceintures) en or, en électrum (mélange d’or et d’argent), en cuivre ou en bronze.

Les représentations abstraites (cercles, rayons, svastikas, etc.) ont été nommées «disques solaires». Ils pourraient représenter la Déesse solaire Arinna. Les formes animalières (essentiellement le cerf et le taureau) ont été appelées «étendards animaliers» par les chercheurs. Ces objets ayant été retrouvés sous les crânes de taureaux, il pourrait s’agir d’ornements de chars, rappelant la culture des «tombes à char» (Comme les nombreuses tombes à char gauloises retrouvées en France. La plus connue est celle de la Dame de Vix).

Les représentations de divinités féminines à têtes en demi-lune sont nombreuses.

La poterne cérémonielle

 

A l’été 2016, un tunnel hittite vieux de 2.300 ans a été découvert. Sur place, on vous dira peut-être que c’était une structure défensive. Les archéologues pensent pourtant que cette poterne (tunnel creusé à l’intérieur d’un rempart) était d’usage sacré et cérémoniel. Son usage défensif est peu cohérent car les entrées sont très visibles et difficilement protégeables, comme on le voit sur la maquette ci-dessous.

C’est aussi l’impression qui s’en dégage quand on l’emprunte. L’un des accès au tunnel est triangulaire et l’autre carré.

A l’intérieur, on chemine courbé, dans un boyau de forme triangulaire. Le parcours forme un coude très marqué vers la gauche.

Si la cérémonie consistait à pénétrer dans la ville-sanctuaire par cette poterne, cela se faisait par la porte triangulaire, symbole antédiluvien du Féminin (dès le paléolithique, les humains utilisent le triangle pubien pour symboliser la Déesse primordiale).

Le pèlerin ou la pèlerine en jaillissait par une porte carrée, éclairée par une large ouverture ronde (solaire ?). Il ou elle longeait alors le quartier des 13 tombes pour ensuite pouvoir se diriger vers le temple. J’ai pu remarquer l’existence d’une poterne très similaire à Hattusha (Yerkapi).

Le temple

 

Le temple se trouve au nord de la Porte aux Sphinges et couvre une surface de 5.000 m². Il comprenait de vastes galeries et cours intérieures, un large hall et de nombreuses pièces de toutes tailles dont nous ne comprenons plus l’usage aujourd’hui. L’architecture intérieure indique que le complexe de 5 pièces au nord-ouest du temple accueillait le sanctuaire de la Déesse où trônait sa statue. Les constructions au sud évoquent plus des bâtiments à usage domestique et privé.

Une source sacrée

 

A droite du parking du site archéologique se trouve une source d’eau que la mémoire collective continue à considérer comme sacrée.

 

© Adélise Lapier