J’approche de Lyons-la-Forêt. Les champs cultivés, les bourgs et les lotissements taillent de larges tranchées dans le corps de l’immense forêt qui se trouvait là, il y a bien longtemps. Il n’en reste aujourd’hui qu’une forêt domaniale, gérée par l’humain et non plus par la nature. Pourtant, les bois qui subsistent laissent imaginer la splendeur de ce qu’elle a été. Aujourd’hui transformée en hêtraie, elle a dû abriter toutes sortes d’essences formant un écosystème varié. Les biches et les cerfs, animaux de plaines, y trouvent maintenant refuge car leur habitat naturel a été détruit par les Hommes. Les sangliers, renards et autres animaux forestiers y vivent en paix. J’arrive à l’abbaye de Mortemer, Lisors, au cœur des bois de Fouillebroc.

Il ne reste plus grand-chose des imposants murs de l’abbaye, qui s’élançaient à l’assaut du ciel il y a encore quelques centaines d’années. Bâtis notamment en silex – pierre qui nécessite un entretien régulier – les bâtiments ont été très endommagés à la Révolution puis abandonnés. Ils sont aujourd’hui dans un triste état. Mais je ne regrette rien, les ruines mêlées à la brume et à la nature environnante sont poignantes. Ce lieu se prête à la rêverie autant qu’au cauchemar. On le dit hanté par une Dame blanche, et par les âmes errantes des moines qui ont été assassinés ici par les révolutionnaires. Une fois sur place, je suis prête à croire ces vieilles légendes. En marchant dans le parc, j’admire le pigeonnier et le manoir, le Grand Logis qui a été entièrement restaurée. Les ruines sont celles de l’abbaye et de ses souterrains. Ce qui m’intéresse ici, c’est le passé païen du lieu ; ce qui existait avant la conversion plus ou moins forcée. A Mortemer, rien ne laisse entrevoir ce passé-là. Personne ne semble même s’y être intéressé. Et pourtant…

Cette abbaye a été érigée au XIIème siècle sur l’emplacement d’un ancien ermitage (1134). Les ermites de cette période étaient des moines qui avaient choisi de s’isoler du monde des humains pour vivre une existence simple, en accord avec le message de Jésus. Ils ont remplacé les anciens guérisseurs et guérisseuses qui vivaient au fond des bois, en harmonie avec les divinités de la Nature, leur rendant un culte, cueillant les simples pour assurer les soins médicaux des villageois avoisinants. D’ailleurs dans les premiers âges du christianisme, il s’est parfois agi des mêmes personnes, ayant combiné la spiritualité de leurs ancêtres à cette nouvelle religion importée d’Orient.

On a retrouvé une très jolie Dame à l’enfant dans le cloître de Mortemer. La statue est désormais exposée dans les sous-sols du Grand Logis, qui accueille le musée. Elle ornait originellement une fontaine d’où coulait une source miraculeuse. Les bois alentours sont irrigués de nombreux rus et ruisseaux qui jaillissent et serpentent entre les collines forestières. En France, on donne rarement à voir ce que pouvait être la réalité avant les moines, et plus encore avant l’invasion romaine. La civilisation de nos ancêtres celtes, c’est-à-dire gaulois, est trop peu connue de nous, comme niée. Elle a été digérée, effacée par celle des colonisateurs romains. On parle aujourd’hui de civilisation gallo-romaine, mais on connaît si peu la partie gallo… D’une part parce que les gaulois ont longtemps eu mauvaise réputation chez leurs propres descendants : nous. Jugés frustes, on s’y est peu intéressé, et on les représente encore souvent avec une vision fausse de leur spiritualité, leurs coutumes, leurs valeurs, leur niveau de raffinement. D’autre part parce que l’archéologie s’est longtemps trouvée limitée par le manque de textes écrits. Tout cela est en train d’évoluer à grande vitesse. Ce qu’il faut garder à l’esprit c’est que les premiers évangélisateurs, ont bâti leurs toutes premières chapelles (des huttes faites de bois et de boue) sur, ou à proximité, des lieux de culte des populations locales. Le procédé a été le même partout. Petit à petit, convertir, prendre place, prendre la place, puis construire une chapelle de pierre sur le lieu de culte, qu’il se soit agi d’une source, d’une grotte, d’une pierre levée, d’un bétyle… L’enfermer entre ces murs de pierre, utiliser les énergies telluriennes qui en jaillissaient, encloisonner la ou les statues païennes dans l’autel…

Si cette « Dame à l’enfant » de Mortemer n’a pas de nom c’est parce qu’on a oublié son nom d’origine, son nom gaulois. Comme toutes les déesses à l’enfant, qu’il s’agisse d’Isis, Inanna, Kuan-Yin ou Ana, elle est représentée comme étant la grande nourricière : elle est la déesse du Vivant, c’est-à-dire du Tout. Les archéologues réduisent souvent les Déesses-Mères à la fécondité, mais il s’agit en réalité de Grandes Mères. Les tout premiers ermites de Mortemer se sont donc certainement installés sur ce lieu car on vouait déjà depuis fort longtemps un culte à la Dame gardienne de cette source sacrée. On dit qu’elle était porteuse de bonnes nouvelles, qu’elle exauçait les vœux. Ici comme ailleurs, on a ensuite encloisonné la source et christianisé la légende. La source n’a plus officiellement de Dame protectrice. Mais il a bien fallu nourrir la mémoire des paysans du cru, qui se souviennent de leur Dame, la blanche Gardienne qui apparait certaines nuits à ceux qui s’aventurent près de la source. Et la christianiser…

Alors on nous raconte que c’est le fantôme désespéré de l’Emperesse Mathilde (oui, en 1111 on disait emperesse et non impératrice) ! Elle aurait été enfermée toute jeune veuve par son père dans cette abbaye pour l’empêcher de se livrer à trop de libertinage. On imagine donc une jeune écervelée, mariée de force encore enfant au vieil empereur du Saint-Empire romano-germanique, et déçue de n’avoir pas pu s’amuser un peu une fois libérée par le veuvage. En réalité, Mathilde était loin d’être une fille qui s’en laissait compter. Très consciente de sa noblesse, petite-fille de Guillaume le Conquérant, elle est fille de Henri 1er d’Angleterre et de Marguerite d’Ecosse, cette dernière la reliant directement aux familles royales saxonne et d’Ecosse. Pendant son règne en tant qu’impératrice, elle est très impliquée et à l’origine de nombreuses réformes. Elle part même guerroyer aux côtés de son époux. Veuve à 23 ans, sans enfant, elle rentre à Rouen auprès de ses parents. Rien ne prouve qu’elle n’ait jamais mis les pieds à Mortemer. Mathilde se prépare en réalité à devenir Reine d’Angleterre, selon les vœux de son père. Sans héritier mâle, il a tout prévu afin qu’elle monte sur le trône à sa mort. Elle en sera finalement spoliée par l’un de ses cousins, sa féminité ayant définitivement joué en sa défaveur, mais non sans s’être battue pendant des années au péril de sa vie, devant même s’enfuir du château d’Oxford à l’occasion d’une tempête de neige, enveloppée dans un drap blanc descendu le long des hauts murs de la forteresse. Bref, la jouvencelle frustrée qu’on nous présente ne correspond en rien à la courageuse Emperesse qui a régné sur la Normandie. Et aucune communauté cistercienne d’hommes n’aurait accepté de loger en ses murs une jeune femme, fusse-t-elle fille de roi.

Alors, si cette Dame blanche n’est pas Mathilde, qui est-elle ? De nos jours on réduit les Dames blanches à de simples âmes égarées, mais dans les légendes les plus anciennes, il s’agit de nymphes, de fées… les gardiennes des lieux naturels et sacrés. La Dame de Mortemer est une bienfaitrice, elle continue à veiller sur la source, même si plus personne ne vient la prier. Si vous la croisez, ne la craignez pas, rendez-lui hommage et gratitude, offrez-lui des fleurs, elle saura sûrement se montrer généreuse avec vous !

Dans les celliers de Mortemer au sous-sol, ont été massacrés quatre moines en 1789, les seuls qui continuaient à vivre-là. Les révolutionnaires ont cru bon de leur faire payer tous les malheurs qu’ils subissaient depuis des générations. Les pauvres hommes continuent à errer dans le parc et les ruines de l’abbaye, malgré un exorcisme effectué en 1921. Les guides et les employés du musée confirment aujourd’hui encore avoir vécu des moments étranges et inexpliqués entre ces murs. L’abbaye est réputée être la plus hantée de France, et cela n’est en rien étonnant quand on l’a visitée. Le lieu est très ancien, les sous-sols sont traversés par de nombreuses rivières souterraines, propices à attirer les âmes perdues.

Et le musée regorge de mobiliers, bijoux, statues et autres pièces anciennes en provenance de toute l’Europe, qui n’ont pas été nettoyées énergétiquement. On sait que certains fantômes peuvent rester attachés à des objets ayant eu une grande importance pour eux, et les suivre. Je pense notamment à une statue en bois sombre de religieuse dont on a scié les bras (acte visant à empêcher la montée au ciel d’une personne précise) et dont le front est planté d’une dizaine de clous. Cet objet a clairement fait l’objet d’un rituel de magie noire. Tous les éléments sont donc réunis pour que se croisent dans ces lieux de nombreuses âmes perdues…

A quelques centaines de mètres de l’abbaye, on trouve une toute petite chapelle dite Sainte-Catherine. On vient encore y déposer des prières et intentions, à en croire les fleurs séchées et petits rubans noués aux barreaux de la grille. On ne peut pas vraiment parler de chapelle, la construction est minuscule, on ne pourrait pas tenir debout à l’intérieur. Les murs encloisonnent surtout un petit autel au fond, où trône une statue de la sainte, et un petit bassin, souvenir de l’époque où l’on pratiquait des liturgies et rituels avec l’aide de ces eaux bienfaitrices. Pourquoi lors de sa christianisation, cette source a-t-elle été confiée à Sainte Catherine ?

Je vous renvoie à la lecture de mes articles sur cette sainte et la figure historique d’Hypatie.