Nombre de thérapeutes nous invitent à réconcilier nos parts féminine et masculine, à célébrer les Noces Alchimiques, à partir en quête d’équilibre intérieur. Phénomène de mode ou authentique évolution spirituelle ?

Probablement les deux. Après des millénaires de matriarcats, puis de patriarcats, nous sommes enfin en capacité de désirer retrouver un équilibre apaisant et salvateur. Pour nous en tant qu’individu, pour l’humanité en tant qu’égrégore, et pour le Vivant, la planète !

Il s’agit autant de travailler sur soi pour apaiser la dualité intérieure qui s’y agite, que de pouvoir retrouver autrui. Cet autre qui nous semble si éloigné de nous, ce monstre dans lequel nous ne voulons surtout pas pouvoir nous mirer !

Les mythologies les plus anciennes reposent sur le concept de la dualité, sur un équilibre fragile et délicat existant entre des forces opposées et pourtant complémentaires ! Bien et mal, lumière et ténèbres, conscient et inconscient, haut et bas, mort et renaissance, céleste et terrestre, masculin et féminin, etc.

Cette dualité, cette séparation, nous la retrouvons tout autour de nous dans le monde visible, le matériel. Si tu prends la peine de regarder avec discernement le cycle naturel du Vivant, tu réalises qu’il consiste en une cruelle et inéluctable danse de mort. Une danse aussi joyeuse que morbide entre prédateurs et proies, dévoreurs et dévorés. Qu’il s’agisse des mondes végétal, minéral, animal, humain…

Mais nous retrouvons aussi cette implacable dualité à l’intérieur de nous. Nos âmes sont ambivalentes, complexes, en nous sommeillent un loup blanc et un loup noir, racontent les Anciens au coin du feu. Là réside notre quête humaine de réconciliation intime, d’Unité, de retour à La Source.

La forme de division la plus violente, la plus cruelle existant sur notre Terre est probablement celle qui sépare les sexes. Les humains ayant atteint des sommets d’inhumanité dans ce domaine. Le génocide le plus massif de l’humanité, quels que soient les époques ou les continents, est bien celui du Féminin par le Masculin. Au plan extérieur, il s’agit des féminicides, qu’ils soient de masse (actes de guerre) ou individuels. Au plan intérieur, j’évoque l’étouffement voire l’éradication de la partie sensible et intuitive de nos personnalités, que nous soyons nés homme ou femme.

Ainsi, l’humain ne saurait transcender sa propre nature sans s’élever au-delà de ce qui le partage en deux principes opposés mais complémentaires et indissociables. L’Homme sublimé est celui qui atteint l’union entre ces deux pôles. En rapprochant ce qui a été séparé, il rétablit l’équilibre, l’Unité primordiale.

Presque toutes les traditions antiques proposent le mythe de l’androgyne, l’humain du commencement, à la fois mâle et femelle. Souvent on lui fait porter la responsabilité de sa chute, de sa scission intérieure, de l’inéluctable déchirure, comme résultat d’un châtiment divin. D’anciens textes hébraïques racontent qu’Adam et Eve étaient à l’origine liés par le dos en un être unique, à la fois mâle et femelle. Et que Dieu les a séparés d’un coup de hache.

Selon Mircéa Eliade[1], l’androgyne incarne le « mystère de la totalité », et la perte de cet état révèle la profonde insatisfaction humaine. L’humain semble en effet porter en lui un sentiment d’incomplétude, de déchirement, un manque qu’il se perd à vouloir combler. Ainsi trouve-t-on dans l’évangile de Thomas : « Lorsque vous ne ferez des deux qu’un, et que vous ferez le dedans comme le dehors, et le haut comme le bas. Et si vous faites le mâle et la femelle en un seul, afin que le mâle ne soit plus mâle et la femelle ne soit plus femelle, alors vous entrerez dans le Royaume de Dieu ».

De nombreuses divinités sont représentées comme androgynes. Ainsi de quelques Aphrodite barbues[2], Shiva qui prend l’aspect d’Ardhanaraisvara[3], le Nil qui est incarné par un personnage masculin doté de seins[4], la Pierre Philosophale[5] qui est nommée « Rebis »[6], c’est-à-dire « l’Etre double », le phénix chinois qui est hermaphrodite et certaines sphynges étrusques qui portent des barbes [7]. Quant à Yahvé il est parfois nommé El Shaddaï, celui qui porte des seins.

Est-ce à travers ce prisme-là qu’il convient d’interpréter les nombreuses Déesses bicéphales que l’archéologie a retrouvées sur tous les continents[8] ? Divinités Créatrices qui s’autofécondent, elles sont dotées de seins nourriciers et d’une vulve permettant la venue au monde. L’incarnation matérielle dans le monde visible doit se faire à travers une matrice. Mais elles n’en sont pas moins doubles par nature. Il existe notamment une Déesse anatolienne bicéphale datant de 3.000 av. J.-C. sur le ventre de laquelle est figuré un plus petit être. Le consensus est qu’il s’agit d’une tendre représentation familiale, papa et maman ne faisant qu’un, l’enfant posé sur leur ventre commun. Mais en prenant un peu de hauteur, on peut imaginer une divinité androgyne ayant su conserver son Union intérieure, la fusion-perfection ultime.

Inspirons-nous du mythe de Cybèle tel qu’il est relaté par Pausanias[9] :

Pendant son sommeil, Zeus autoféconda la Terre ; il en résulta au bout de quelques temps un être divin androgyne, Agdistis[10]. A sa vue, les dieux terrifiés l’enchainèrent et lui coupèrent les parties viriles qu’ils jetèrent au sol. Agdistis ne conserva donc que sa part féminine. En cet endroit poussa un amandier dont une nymphe cueillit les fruits qu’elle posa sur son sein. Un enfant merveilleusement beau vint au monde, Attis[11]. Agdistis, qui n’est autre que Cybèle, tomba éperdument amoureuse d’Attis, qui était en quelque sorte sa moitié perdue, sa part masculine égarée. La déesse apparut pendant la cérémonie de mariage du bel Attis qui, épouvanté, se castra et en mourut. Cybèle, éplorée, obtint de Zeus que le corps d’Attis ne pourrisse jamais, et que ses beaux cheveux continuent de pousser. Elle prit éternellement soin du pin sous lequel Attis avait rendu son dernier souffle, le pleurant et veillant sur lui.

Dans ce mythe, Agdistis-Cybèle représente l’androgyne primordial, les dieux étant responsables de la perte d’une partie de sa nature profonde. C’est lui-elle qui donnera vie à la Déesse Mère Cybèle, puis à la nature fertile (l’arbre et ses amandes), et enfin aux humains (Attis), toutes ces créations devant se soumettre à l’éternel cycle de vie-mort-renaissance, sous la protection maternelle et aimante de la Déesse.

Nombre de divinités primordiales, donc hermaphrodites, ont la capacité de s’autoféconder. Ainsi Isis, faute d’avoir pu retrouver le phallus d’Osiris, conçoit-elle seule son fils Horus. L’ouroboros est le Grand Serpent Originel qui s’autoféconde. Gaïa donne seule naissance au ciel, à la Terre, la mer, les montagnes. Dans la mythologie galloise, c’est la Déesse Mère Dôn qui crée tous les dieux et autres déesses.

La mystique indienne a notamment pour objectif le perfectionnement de l’Homme par ses retrouvailles avec son double divin, c’est-à-dire par un retour à l’androgynie intérieure. Le tantrisme est l’une des voies qui conduisent à cet équilibre. En Chine le couple divin s’articule autour de la dualité lumière-obscurité, qui n’est autre que la même réalité observée en un instant différent, les deux faces d’un même objet. Dans la Genèse, lorsque dieu tire Eve de la côte d’Adam, il fait acte de séparation. Il scinde l’humain primordial en deux sexes distincts. Au sein de la civilisation Bambara[12], ceux qui sont restés fidèles à leur religion d’origine considèrent que chaque humain est fondamentalement mâle et femelle. Ainsi ils pratiquent depuis des millénaires la circoncision et l’excision pour permettre à l’enfant d’entrer définitivement dans un sexe déterminé et sortir de toute androgynie. Le clitoris est vu comme une survivance de pénis chez les filles, le prépuce comme un reste de lèvre chez les garçons. La plupart des Bambaras se sont convertis aujourd’hui à l’islam, et perpétuent ces mutilations tout en ayant oublié leurs raisons traditionnelles. Ce désir de rendre inéluctable la séparation des sexes, d’effacer toute androgynie par la mutilation explique peut-être pourquoi la momie de Cléopâtre portait la trace d’une excision.

L’androgynie est donc essentiellement vue comme un état initial perdu, et les spiritualités qui proposent un travail sur soi invitent à cette reconquête, ces retrouvailles mystiques. Réconcilier ses parties féminine et masculine afin d’atteindre l’équilibre et la sérénité, la complétude. Redevenir Un serait alors le but de toute existence humaine. Il s’agit de revenir à l’état primitif du Chaos antérieur, celui d’avant la séparation avec La Source.

Cet article sera clôturé par une équation de sciences physiques ! Celle de Paul Dirac. Ce scientifique y décrit le phénomène de l’entrelacement quantique dit aussi de connexion quantiqueSi deux éléments interagissent entre eux pendant une certaine période de temps, puis se séparent, ils deviennent distincts, différents. Et pourtant d’une manière subtile ils demeurent un système unique. Ce qui arrive à l’un continue d’affecter l’autre ! Même s’ils sont éloignés par des milliers de kilomètres. Deux particules qui, à un moment, ont été unies, le restent quoi qu’il arrive. L’espace-temps n’a pas le pouvoir de couper ce lien subtil. Même si ces deux éléments se trouvent à des endroits opposés de l’univers. La connexion reste instantanée malgré la distance.

Cette loi quantique nous parle d’Amour, nous parle d’unité, de retour à soi, en soi, et aussi à l’autre.

©Adélise Lapier

[1] Historien des religions et mythologue du XXème siècle

[2] Notamment à Chypre

[3] La moitié féminine de lui-même correspondant à sa Shakti

[4] Livre des Morts de Pennesuttawy (1070-712 av. J.C.)

[5] Pierre censée guider l’humain vers sa perfection

[6] Dans « Le traité d’Azoth » de Basile Valentin. On y trouve d’ailleurs un personnage bicéphale.

[7] Les sphynx des origines étaient tous des femelles : des sphynges

[8] Voir sur Pinterest : https://www.pinterest.fr/adeliselapier/déesses-et-vénus/déesses-à-2-têtes/

[9] Dit le Périégète, voyageur-géographe grec né en Lydie (115-180 ap. J.C.)

[10] Nom de Cybèle en Phrygie (Turquie)

[11] Dans certaines versions, Attis est le fils-amant de Cybèle

[12] Peuples monothéistes mais païens du sud du Mali et de Gambie