Le peuple basque, qui est implanté au sud-ouest de la France et au nord de l’Espagne, a mis plus de temps que les autres à se soumettre au patriarcat, et aux diktats de l’Eglise catholique. La religion basque traditionnelle était axée sur “Mari”, la Déesse-Mère qui incarnait la Nature (étymologiquement, elle est “celle qui donne”), et son culte était rendu par la matriarche de chaque cellule familiale.

Des pratiques successorales matrilinéaires ont d’ailleurs survécu jusqu’au XIXème siècle, sur ce territoire. Elles supposaient la primogéniture : l’aîné héritait de tous les biens, qu’il soit garçon ou fille. Le but était de protéger la maison, l’etxe, noyau solide du clan familial. C’est cette pratique, cruelle pour les enfants sans héritage, qui a fait des basques de grands voyageurs. Nombreux sont les jeunes qui ont émigré à l’étranger, aux USA notamment, pour gagner de quoi vivre. Traditionnellement donc, chaque basque est lié à une “maison”. L’etxe était l’équivalent du “temple-utérus” de nos ancêtres de la préhistoire. Elle abritait les vivants de chaque génération… mais aussi les morts ! Avant le christianisme, on y inhumait les défunts en position fœtale. On appelait cela “baratz”, le retour à la Terre-Mère. L’Eglise a peu à peu imposé l’utilisation du cimetière, mettant fin au culte quotidien des ancêtres qui était pratiqué par la matriarche. Mais cette pratique a perduré pour les petits “abandonnés” du catholicisme, les bébés morts avant le baptême. Les mères réanimaient alors les pratiques ancestrales et faisaient des offrandes quotidiennes aux petites âmes dont les corps reposaient au sein de la cellule familiale.

Pour l’anthropologue espagnol Andres Ortiz-Osès, l’etxe symbolise la grotte de la déesse Mari. Son incarnation est l’etxekoandre ou “la Dame de la maison”, la matriarche. Elle présidait aux fêtes et aux actes sacrés. En l’absence de femmes dans la famille, c’était l’anderesrora, la ministre du culte domestique du village, qui prenait le relais. La matriarche offrait de la lumière (feu, bougies) et de la nourriture aux défunts, et honorait leur mémoire. Elle bénissait aussi chaque membre de la famille une fois par an, leur enseignait les règles et les devoirs du clan, etc.

Aussi, pendant très longtemps, l’antique “mariage à l’essai” (pratique très courante dans le matriarcat, qui permettait à chacun des deux époux de reprendre sa liberté) a perduré malgré la colère des curés. La bénédiction nuptiale et le contrat de mariage n’avaient lieu qu’une fois les tourtereaux certains de leur choix. De même, le collectivisme agricole primordial a été maintenu plus tardivement qu’ailleurs sur le territoire basque, notamment dans la vallée du Baztan. Cette propriété collective, héritée des temps anciens, supposait l’absence de droit de propriété individuelle, puisque la collectivité était immortelle. Les villageois vivaient en bonne intelligence, chacun se rendant utile à la hauteur de ses capacités. La survie de toute la communauté en dépendait. Non soumis à un seigneur s’étant arrogé la propriété des terres et forêts, ils n’étaient pas étranglés par les taxes.

Il est passionnant de découvrir que la religion première basque a survécu jusqu’aux XVème voire XVIème siècle. Je l’ai dit, la déesse Mari est « celle qui donne », incarnant la Nature, les éléments, les cycles de vie… Ses autres noms étaient Maya, Anbotoko Dama, Loana Gorri, etc. Elle est la seule Déesse-Mère primitive européenne ayant vraiment survécu jusqu’à nous sans avoir été assagie, voire dépossédée de ses pouvoirs au profit d’un époux-dieu lui ayant été adjoint à l’avènement du patriarcat. Maîtresse de tous les génies telluriques, des forces de la Nature, elle est créatrice de Tout, elle a enfanté le monde ! Ses représentations la montrent avec une pleine Lune derrière la tête. Vêtue souvent de rouge, elle est la puissance incarnée, la femme-feu, la femme-foudre, la femme-arbre… Mari est identifiée aux animaux rouges (ou bruns-rouges) comme les béliers, les vaches, ou encore au bouc noir. On lui associe Sugaar, représentation des colères du ciel. Il est le Dieu Serpent ! Son symbole est le lauburu, la croix basque (symbolisant le cycle de vie-mort-renaissance). Mari Reine du ciel et de la Terre, est aussi maîtresse du monde d’en bas ; chtonienne, elle vit sous terre, mais dans une grotte située tout en haut d’une montagne, l’Anboto. Quand elle s’unit à son époux, Mari conçoit des orages qui viendront fertiliser la terre et les humains. Généreuse par essence, ce n’est pas une divinité jalouse ou vengeresse ; elle ne punit jamais, même ceux qui ne la vénèrent pas. Les catastrophes naturelles ne sont pas des châtiments, elles font partie du cycle éternel de vie-mort-renaissance. Elle est servie par une cour de « sorginak », ses prêtresses. Lors de chaque solstice, les femmes basques parcouraient le village en formant des cercles autour d’immenses feux, et chantaient en l’honneur de l’Eguzki Amandrea, la Grand-Mère Soleil. Ce rite perdure notamment à Urdian (Navarre).

Chaque vendredi, la déesse retrouve son amant, c’est la nuit de l’akelarre, ou rendez-vous des sorcières (Mot issu de la combinaison de aker: bouc et larre: lande) ! L’akelarre est le lieu des amours de Mari et de Sugaar. C’est donc aussi le lieu de sabbat des sorginak (étymologiquement « les créatrices« ), faussement rebaptisées sorcières et traitées comme telles par l’Inquisition… Les sorginak-créatrices étaient des femmes-sages, des femmes-médecine, l’équivalent basque du shaman, prêtresses de Mari, oracles et conseillères divines. De nombreux lieux portent encore leur nom : Sorguiniturri (sources d’eau à Goldaratz et Ataun), Sorguierreka (rivière à Motrico), Sorguinkoba (grotte du mont Anboto, lieu de vie souterrain de Mari)… Ces prêtresses pratiquaient, outre la médecine et la divination, des rites magiques et érotiques, afin d’honorer la fécondité de la Nature, à une époque où l’invention névrotique du « péché de chair » n’avait pas encore souillé l’inconscient collectif. Le souvenir de la gantzugailu est parvenu jusqu’à nous, pommade hallucinogène fabriquée à partir de plantes oubliées aujourd’hui, qui permettait de faire des voyages chamaniques. Elle était notamment administrée sous forme d’ovules par les muqueuses vaginales. Les sorginak vénéraient le bouc noir, l’akerbeltz, qui représentait l’aspect fertile de Mari. Il apportait protection contre les démons et la maladie. Les sbires de l’Église s’employant à cette époque à diffamer les spiritualités de la Nature afin de permettre à leur dieu unique et jaloux de régner sur tout et tous, il sera diabolisé par la suite sous le nom de Satan. L’Inquisition finira d’ailleurs comme partout ailleurs par faire la chasse au culte de Mari, et interdire le sabbat, l’akelarre. Au pays basque, l’assassin Pierre de Lancre torturera et brûlera des centaines de sorginak-créatrices, mais aussi des enfants ou des curés ayant voulu concilier les rites…

Ainsi comme partout ailleurs, le patriarcat a fini par prendre le dessus. La légende raconte que Mari a épousé le seigneur de Biscaye, légitimant ainsi la dynastie de ce dernier. Ce conte raconte en fait les mariages forcés des prêtresses ou reines matriarches avec les princes régnants. Cette union venait légitimer leur pouvoir, leur conférant une dimension divine. Elle leur permettait aussi de soumettre les Initiatrices au joug patriarcal et de faire rentrer les populations dans les rangs du catholicisme.

Aujourd’hui, les sorginak-créatrices sont de nouveau actives. Elles sont Moon Mother ou officient au sein de cercles de femmes notamment. Si tu veux te relier aux énergies de Mari et de ses sorginak, pars à la rencontre des Pyrénées sauvages, et rends-toi aux fabuleuses grottes de Zugarramurdi ! Ce lieu est magique. Prends le temps de t’en imprégner, chemine en conscience le long du sentier, savoure l’eau des sources…

Adélise

Un immense merci pour ses conseils avisés à Myriam de Lesaka, sorgin moderne (thérapeute intuitive, auteure et accompagnante du Féminin)