La créatrice de l’univers au paléolithique

Divinité suprême, nous parlons ici de la Grande Déesse, celle par qui tout commença. Elle sera par la suite subdivisée dans les diverses mythologies en de nombreuses déesses aux pouvoirs spécialisés, peut-être afin de correspondre aux besoins des prières humaines.

A l’aube de l’humanité, le pouvoir le plus puissant était celui de donner la vie. Cela se produisait dans les entrailles des femmes, et le sang matriciel était considéré comme divin. La femme était alors l’incarnation humaine du sacré, son sexe était le portail qui permettait de s’y connecter.

Nous avons retrouvé nombre de sanctuaires de la Déesse, notamment des cavernes décorées, dès le paléolithique. Que cherchaient à reproduire les croyants de cette époque ? Pénétrer dans le corps de la Terre-Mère au plus profond de ses entrailles. La bouche verticale de la grotte avalant les fidèles telle une immense vulve minérale. Les parois badigeonnées d’ocre rouge afin d’honorer le sang menstruel, source de la vie. Autant d’éléments dont nous comprenons aujourd’hui encore l’intensité symbolique. Nous ne saurons jamais si au paléolithique des sanctuaires dédiés au culte de la Grande Déesse existaient aussi à ciel ouvert, en pleine nature, au sommet des collines, aux pieds d’arbres sacrés. Le temps n’a conservé que les traces minérales des objets et lieux cérémoniels.

Voici ce que dit de cette Grande Mère l’historienne Merlin, l’une des personnages de mon roman « Dahaïs l’égarée », au chapitre 42 :

« Dans les temps premiers, l’homme était spectateur au quotidien d’un mystère dont le sens lui échappait totalement. Chaque mois, les femmes perdaient du sang, sans qu’elles en meurent. Pour l’homme, ce sang coulait d’un orifice aussi envoûtant que terrifiant. Il y trouvait le plus exquis des plaisirs, mais se sentait alors si fragile, si vulnérable. Et puis, le sang de certaines femmes cessait de couler. Leurs ventres commençaient à gonfler et de ces entrailles bénies sortait un bébé. De leurs seins coulait le lait qui transmettait la force de vivre à cet être tout neuf. Ces phénomènes sont scientifiquement expliqués aujourd’hui. Mais pour les anciens, c’était de la magie ! La femme était auteure de miracles ! L’homme d’alors, l’homme du néolithique, vénérait et craignait la femme. Elle était l’incarnation sur Terre de la Déesse. Elle seule donnait la vie. On ne connaissait pas le rôle de l’homme dans la reproduction, il n’y avait pas de père. Peut-être même qu’en ces temps reculés, la femme a régné sur l’homme. Qui sait ? Ces derniers étaient quoi, sinon des femmes incomplètes, des êtres stériles ? Que pouvait faire l’homme que ne pouvait pas faire la femme ? Chasser ? On trouve trace de nombreux peuples où les femmes pratiquaient la chasse, voire la guerre, au côté de leurs hommes. Ce regard respectueux porté sur la femme aurait duré au moins 20 000 ans. Rends-toi compte, Juliane ! Dix fois plus que la toute jeune chrétienté ! »

La liturgie de la Grande Déesse était très probablement fondée sur le cycle des saisons, l’urgence des premiers humains étant de pouvoir se nourrir. Mais aussi sur celui de la Lune. Nous savons que les femmes, lorsque leurs corps ne sont pas stressés ou muselés par des hormones artificielles, suivent le même rythme. Nous retrouvons cette prééminence des cycles naturels dans toutes les premières spiritualités : à Sumer, chez les Celtes, en Asie…

L’un des noms les plus anciens que nous connaissions de cette Déesse primordiale est Nammu (Tiamat chez les Babyloniens), déesse sumérienne créatrice de l’univers, dieux et déesses compris. Les Lakoutes, en Sibérie, n’ont pas oublié leur déesse originelle, Aysyt. C’est encore elle qui apporte aujourd’hui l’âme de chaque nouveau-né et qui l’inscrit dans le Livre du destin. Beaucoup d’autres noms ont existé, mais ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Le mythe de Gaïa a survécu, mais bien abimé par les correctifs des conteurs patriarcaux. La Déesse grecque Eurynomé est peut-être celle par qui tout a commencé. Dans les mythes archaïques (Tradition orphique) elle est la première à régner sur l’Olympe jusqu’à ce que Rhéa la jette dans l’océan pour la détrôner. De même chez les aborigènes d’Australie, et de multiples autres peuples.

Nos ancêtres la représentaient comme une magnifique callipyge, femme forte aux formes accueillantes, nourricière et féconde, telle la Vénus (De manière généralisée, je constate que les historiens ont beaucoup de mal à dénommer les représentations préhistoriques féminines « Déesses », préférant l’appellation pudique « Vénus ». Par contre, les représentations masculines sont intitulées « Dieux » sans vergogne) de Willendorf (Statuette calcaire de 11 cm de haut, datant du paléolithique supérieur, découverte en Autriche, conservée à Vienne), sculptée il y a 25.000 ans de cela. La coiffe de cette statue suggère des tresses, mais le visage n’est pas représenté. De même, les bras sont seulement esquissés, reposant sur ses seins volumineux. Des traces de pigments indiquent qu’elle a été enduite de couleur rouge. Diverses compréhensions de ces Vénus paléolithiques ont été proposées : Déesse-Mère en premier lieu. Symbolique de la matriarche, puisqu’à cette période la paternité n’existait évidemment pas. Les peuples premiers étaient matrilinéaires, et l’homme de référence au sein de la famille était le frère de la mère. Symbole de fécondité : mais ici la vulve est présente sans être accentuée. L’évocation est plus certainement nourricière. Enfin, idéal féminin de l’époque. Intuitivement je pense que toutes ces propositions sont complémentaires, l’une n’excluant pas l’autre.

Astres, ciel, mer, animaux, végétaux, humains… la progéniture de la Grande Déesse est infinie, comme l’univers dont elle a accouché. La Vénus de Laussel, dite Vénus à la corne (Sculptée en bas-relief, datant du paléolithique supérieur, découverte en Dordogne, conservée à Bordeaux), est tout aussi généreuse. La corne qu’elle tient évoque une corne d’abondance, et porte plusieurs encoches dont on ne comprend pas la signification. Ces marques pourraient symboliser les cycles menstruels comme les cycles lunaires. Cette Déesse était elle aussi enduite d’ocre rouge et son visage n’est pas représenté. Ses cheveux tombent sur son épaule gauche et elle pose sa main droite dans un geste maternel sur son ventre. La Vénus de Lespugue (Statuette en ivoire de mammouth de 15 cm, datant du paléolithique supérieur, découverte en Haute-Garonne, conservée à Paris. Très abimée pendant les fouilles, on connaît surtout d’elle une reproduction) est la représentation la plus déroutante de la Grande Déesse. Sa tête est simplement ovoïde, de légers traits suggérant une coiffe. Ni visage ni pieds ni bras réellement représentés ; les seins, les hanches, le ventre, bien en chairs, sont le plus mis en valeur. Quelques stries dans son dos pourraient évoquer un pagne. Et surtout, les proportions ne sont pas respectées : l’écart épaules-poitrine est exagéré, les jambes sont très courtes. Certains ont suggéré que l’artiste s’était représentée elle-même, reproduisant ce qu’elle voyait de son propre corps en penchant la tête…

Toutefois, il faut aussi parler des représentations moins connues mais très nombreuses ne reproduisant pas le code des formes généreuses de la Mère nourricière. Ainsi d’une déesse du Gagarino en Ukraine, mince et enceinte, les bras entourant affectueusement son ventre fécond, ou celle de Kostienki en Russie, rendue particulièrement émouvante par la timidité et la naïveté de sa posture. La très surprenante statuette de Vogelherd (Cette déesse de 7 cm est datée de -13.000 avant J.C), Jura allemand, a été sculptée dans une défense de sanglier. Ses formes abstraites et si modernes peuvent laisser perplexe. Ne nous invitent-elles pas à ne pas sous-estimer nos aïeux du paléolithique, capables de pousser l’abstraction aussi loin ? L’italienne déesse de Savignano (Statue en stéatite de 22 cm, datation estimée au paléolithique supérieur, découverte en Modène, Italie) est à peine plus en chair que les déesses présentées plus haut, et sa tête est curieusement pyramidale. Une légère arête descend de haut en bas au niveau de ce qui devrait être un visage.

Déesse de Savignano

Déesse de Vogelherd

Déesse du Gagarino

Déesse de Kostienki

 

 

 

 

La Vénus de Berekhat Ram (Statuette de 3,5 cm découverte sur le Golan à Jérusalem) remonterait à 230.000 ans avant notre ère, mais son authenticité fait débat. Pour certains ce morceau de tuf rouge n’est qu’une pierre naturelle aux formes vaguement antropomorphiques. De même pour la Vénus de Tan-Tan au Maroc, qui pourrait avoir entre 300.000 et 500.000 ans !

 

Je ne pourrais clôre cette présentation sans évoquer la célèbre Dame de Brassempouy, découverte dans les Landes, elle aussi agée d’environ 25.000 ans. Le visage peut sembler plus élaboré et pourtant seuls les sourcils et le nez sont présents. La coiffe est particulièrement soignée, et quelques scarifications sur le visage laissent supposer d’anciens tatouages ou maquillages.

Les cinq statuettes retrouvées à Buret (4 sont en ivoire t 1 est en serpentine) en Sibérie détonnent particulièrement du fait de l’absence de seins. Pourtant elles présentent clairement un triangle vaginal. Ces Vénus sont présentées habillées, la tête protégée par une cagoule est détaillée, les yeux, le nez, la bouche sont présents.

Les déesses du paléolithique ne sont finalement pas forcément callipyges, les figurations étant très variées. Je n’ai présenté ici que certaines d’entre elles. Leur usage est évidemment incertain. Elles ont été retrouvées dans des grottes, probables sanctuaires collectifs, mais aussi dans des huttes laissant imaginer la présence d’un autel familial.

Chaque décennie apporte la découverte de nouvelles figurines du paléolithique. Gageons que d’autres belles déesses se révéleront à nous !

Dans un prochain article, je vous présenterai les Déesses du néolithique !