Eglise de Brennilis, monts d’Arrée, en Finistère

Cette église a été érigée sur une petite chapelle en 1485. Son village initial était Loqueffret, l’église n’étant devenue paroissiale qu’au XIXè siècle. Le village de Brennilis se trouve dans mystérieux monts d’Arrée, où se trouverait l’une des portes de l’Enfer.

La statue de la Dame de Breac-Ellis est faite de bois, et est richement ornée. Elle trône dans une magnifique niche, mesure près de 2 mètres et a été restaurée en 2012. La posture de cette Vierge est élégante, légèrement hanchée. Elle porte une couronne, son manteau est bleu doublé de rose, et sa robe est d’or. La poitrine est discrètement mais nettement soulignée par une sorte de ruban croisé qui en souligne la fermeté. On peut supposer qu’elle était à l’origine dévoilée par un décolleté, recouvert pudiquement de peinture aujourd’hui. Le regard est rêveur et porte loin. Ses pieds reposent sur un croissant de Lune argenté. Elle semble piétiner une créature fabuleuse. Alors qu’en réalité, elle puise sa force dans celles de cette Vouivre…

Contrairement à la croyance généralement admise, les « Dames » de la chrétienté célébrées dans les églises ne sont pas forcément des représentations de la Mère de Jésus. Elles correspondent à la christianisation des Déesses païennes, Vierges divines, qui étaient vénérées localement au moment de la conversion de la population. Il faut donc comprendre la dénomination « Notre-Dame de Breac-Ellis » au sens propre. Il s’agit de la Dame païenne de ce lieu, sur lequel existait un sanctuaire païen, qu’il se soit agi d’une source, un puits, une roche, un arbre, une grotte… sacrés. Le plus souvent il s’agit d’ailleurs de Dames à l’enfant qui, telles Isis, portent le Dieu céleste qu’elles ont mis au monde. La statuaire tente de sauver les apparences en donnant aux représentations de ces Dames toutes les allures d’une Marie. La Bretagne a pour particularité d’avoir ainsi christianisé nombre de personnalités issues du paganisme local en qualité de saints patrons ou saintes patronnes, dont les noms et l’histoire sont totalement inconnus du Vatican. Telle la Breac-Ellis.

Et cette Dame fait un joli pied de nez aux bien-pensants.

Car elle dissimule un secret à peine caché…

La Dame de Breac-Ellis est dite « Vierge à la Démone », elle piétine une représentation du « Mal » selon les dogmes catholiques. Habituellement, il s’agit de serpents, mais ici il s’agit d’une Mélusine, une Vouivre, être fabuleux issu de la mythologie païenne au buste de femme et au corps de serpent ou de poisson. Cette figure semi-humaine, tonique, pleine de vie, est couchée sur le ventre au-dessous du croissant de Lune. Son buste et sa queue également redressés épousent harmonieusement la forme de l’astre lunaire. Sa main droite tient une pomme. Le visage est fin, rond, l’expression est grave. Le regard est dirigé vers le même point que celui de l’enfant céleste porté par la Dame. On distingue deux petites cornes rouges émergeant de sa chevelure. Les seins sont nus, jeunes et fermes, les mamelons marqués. La suite du corps prend la forme d’une queue de serpent ou de poisson, difficile à dire. Mais des écailles vertes sont présentes. Cette queue suit la courbure de la Lune, vrille, fait un nœud et puis disparait derrière… pour fusionner avec la tresse de la Vierge !

Que signifie une telle union ? Que le chtonien s’unit au terrestre. Que la Déesse puise ses forces dans celles des profondeurs de la Terre.

La Vouivre est une divinité chtonienne, c’est-à-dire apparentée aux mondes souterrains, elle appartient au monde d’en bas, aux forces obscures. Ici, la pomme qu’elle tient en main renvoie à la notion de péché, supporté par Eve pour avoir accepté de goûter au fruit de la Connaissance. Mais les Déesses Mères des temps anciens étaient aussi apparentées à l’Arbre de vie et à ses fruits sacrés. Il s’est souvent agi de figues, ou de pommes.

La spiritualité celte (et donc bretonne) est axée sur une compréhension et une acceptation des forces opposées de l’univers, entendues comme complémentaires et nécessaires, afin d’assurer l’équilibre du monde.

L’année celte commence au dernier week-end d’octobre, quand la nature commence à mourir, les feuilles à tomber, les animaux se préparent à hiverner. Le Vivant a besoin de la longue nuit hivernale pour se régénérer silencieusement et se réveiller avec éclat au printemps. Cette conception d’une année commençant par un long sommeil est cohérente pour ceux qui ont intégré les cycles naturels. Pour germer et jaillir en pleine lumière, une graine doit d’abord s’endormir au creux de la terre, s’abandonner au sommeil puis germer tout doucement. Idem pour les fœtus. De l’obscurité, des profondeurs, naissent la vie et la lumière. Tout commence par là. Les Déesses Mères des temps premiers étaient à la fois chtoniennes et terrestres. Inanna, Déméter, Cybèle… ont toutes assuré le lien entre les deux mondes. Ces forces ont été séparées par la suite et attribuées à des divinités dissociées. C’est à cette compréhension du monde, à cette sagesse-là que nous renvoie la statue de Brennilis. Les religions du Père ont malheureusement coupé cette recherche d’équilibre, rejetant la rencontre de l’être humain avec ses propres ténèbres et ses profondeurs, oubliant comment fonctionnent la nature et ses cycles inéluctables.

Notons que la Dame ne foule pas directement au pied la Vouivre, entre elles deux se tient l’astre lunaire, celui qui renforce les cycles naturels, dont ceux des femmes. Notons aussi que la Vouivre ne croque pas la pomme. Elle la porte, sûre d’elle, le regard tourné vers un monde insoupçonné, que l’enfant divin peut voir lui aussi. La forme de cette pomme est une réponse au globe terrestre que porte l’enfant divin, juste au-dessus. Déesse chtonienne et jeune Dieu céleste sont représentés en miroir, leurs postures sont identiques. L’un en haut, l’autre en bas. Tous deux sont reliés par la Vierge, divinité terrestre, les trois mondes sont réunis !

Intéressons-nous aux noms maintenant. Breac Ellis semble être une variante en breton de breac’h-Elez, la rivière Elez. Tout à côté se trouvent en effet les marais de Yeun-Elez. Quant au nom du village, Brennilis, il renvoie en vieux breton à l’église (iliz) et à la colline (bren). Nous savons que les divinités celtes, notamment féminines, étaient vénérées au sommet de collines, parfois construites de mains d’Hommes, aux abords de sources d’eau, de forêts ou de grottes. Cette Dame serait donc la Déesse du marais de Yeun-Elez. On dit aujourd’hui de ces marais, souvent recouverts d’un brouillard aussi tenace que vorace, et surnommés Youdig (bouillie), qu’ils sont dangereux pour les vivants. Certains y ont vraiment perdu la vie, il ne fait pas bon s’y égarer. Ces marécages mèneraient à l’une des portes des Enfers. Des créatures monstrueuses y erreraient à la nuit tombée, notamment des loups noirs démoniaques. Ses eaux traîtresses se mettraient parfois à bouillonner et s’empareraient des malheureux qui auraient eu la mauvaise idée de se trouver là, pour les entraîner dans les ténèbres. Les Anciens y voyaient de fréquents feux follets : s’agissait-il de feux de tourbe spontanés ou bien d’âmes errantes ? Les prêtres exorcistes emprisonnaient les démons dans les corps de chiens noirs qui étaient ensuite noyés dans les eaux de ces marécages. Du haut du mont Saint-Michel de Brasparts, l’archange veillerait sur cette cuvette infernale. Et tous les mille ans, le mont s’ouvrirait pour faire remonter en pleine lumière un saint de pierre aux pouvoirs extraordinaires… Ces légendes sont dites aujourd’hui au travers du prisme de l’Eglise vaticane, qui a pris soin de diaboliser le symbolisme païen. Ce que je vous ai exposé plus haut sur la compréhension du monde chez les celtes laisse entrevoir de toutes autres croyances, avant la conversion. A une époque où la Dame de Breac-Ellis était honorée au grand jour.

La Dame des lieux veille désormais plus discrètement. Elle est représentée dans son plein potentiel dans sa petite église de Brennilis, pour qui sait voir… En majesté, elle trône, fière d’assurer le lien entre les mondes, empêchant ainsi le chaos de s’installer.

©Adélise Lapier