Ratu Kidul la « Reine du Sud », est la déesse protectrice de l’Indonésie, et la Reine de l’océan Indien dans la mythologie javanaise et sudanaise. Selon la mythologie javanaise, elle est l’épouse spirituelle des sultans de Mataram et de Yogyakarta. C’est de l’union du premier sultan, Senopati, avec la Divine Souveraine, qu’ils tirent leur légitimité. Comme quasiment tous les peuples du monde, les Indonésiens ont vu leur spiritualité d’origine supplantée par un monothéisme patriarcal, ici l’islam. Mais tant bien que mal, ils ont réussi à conserver nombre de leurs croyances et rituels païens, notamment au travers du culte rendu à la divine Ratu Kidul.

Les Javanais et les Sudanais ont été largement islamisés, mais on trouve aussi sur ces îles des communautés hindouistes, chrétiennes et bouddhistes. Toutefois ces peuples continuent à faire vivre le kebatinen, corpus de croyances et traditions païennes. La kejawen (ou javanisme), qui est un ensemble de valeurs éthiques et spirituelles communes aux ethnies de l’Indonésie, n’est à ce jour pas reconnue comme religion par son propre système légal, mais les traditions perdurent. La quête d’harmonie – l’harmonie en soi, avec le vivant, avec l’univers, avec le divin, avec les ancêtres, avec les esprits – est le pilier central de cette spiritualité. Les rituels faits avec ferveur permettent le maintien de cette harmonie, ainsi que l’enseignement de l’art martial javanais qui, pratiqué en conscience, est un art spirituel. Le concept de mamayu-ayu ning buwono, « rendre le monde beau », est cher aux javanais, et se retrouve dans leur rapport respectueux à la nature. Pour eux, aucune religion ne vaut plus qu’une autre. Ainsi en 1999, le futur président Abdurahman Wahid, de confession musulmane, a fait une offrande de riz pour obtenir aide et soutien de Ratu Kidul lors des élections.

Au 16ème siècle, les populations étaient encore très fidèles à leurs croyances d’origine, tandis que les souverains ainsi que la noblesse étaient musulmans[1]. Aujourd’hui encore le javanisme tente de survivre à l’islamisme qui tend à se radicaliser en certains endroits. Les ethnies indonésiennes continuent à pratiquer des rites de passage tels que la coupe de la première mèche de cheveux d’un bébé à la fin de son premier mois, les premières menstruations d’une jeune fille, la circoncision des garçons, etc. Les Indonésiens concilient les croyances avec cœur et tolérance. Ainsi pour les javanais, quand le jour saint musulman (vendredi) coïncide avec le jour sacré (kliwon) de la semaine javanaise (qui ne dure que 5 jours), un événement magique se produit. A la nuit tombée chaque espace naturel tels que les forêts et les champs cultivés devient un portail s’ouvrant au monde des esprits, ceux-ci pouvant être bénéfiques ou maléfiques. Des rituels peuvent alors être réalisés pour honorer ces esprits. En souvenir de Ratu Kidul, la plage de Parangkusumo est dédiée aux rites de l’amour charnel. Les nuits de kliwon, de nombreux couples honorent la déesse et la fertilité en s’enlaçant sur le sable, ce qui provoque des tensions avec les organisations radicales musulmanes de l’île. Mais dans la réalité, les Javanais sont bien souvent à la fois javanistes et musulmans (ou adeptes d’une autre religion). Ils intègrent harmonieusement dans leur quotidien les valeurs de plusieurs traditions.

Réputée protectrice de son peuple, Ratu Kidul contrôle les tempêtes maritimes, et est à l’origine de nombreux miracles. Elle est si présente dans le cœur des Indonésiens, que le premier Président de la république indonésienne lui consacra une partie des indemnités de guerre payées par le Japon. La déesse aurait en effet empêché l’armée coloniale hollandaise de prendre d’assaut le palais où s’était réfugié Sœkarno. Dans les années 60, avec cet argent, le président fit bâtir en bord de plage le Samudra Beach Hotel. La chambre 308, toute ornée de vert, lui est consacrée et réservée. Un superbe lit de soie verte attend le repos de la Divine ; un autel est dressé juste à côté. Les fleurs fraîches et les offrandes quotidiennes témoignent de la ferveur qui subsiste aujourd’hui encore. L’on peut venir prier, méditer, se recueillir dans ce surprenant sanctuaire de la Déesse, paisible et intimiste.

Découvrons la légende de la divine Ratu Kidul. Dans le folklore le plus ancien des Sudanais, elle commence son épopée dans le corps de la princesse Dewi Kadita. Chez les Javanais, elle porte le nom de Nyai Roro Kidul. On raconte que dans l’ancien royaume de Mataram, une magnifique princesse suscita la haine des concubines de son père. Jalouses de la beauté de la jeune fille, elles se livrent à un rituel de magie noire et la transforment en vieille femme hideuse. Contrainte de fuir le palais royal, la princesse erre pendant des jours à travers la forêt jusqu’à atteindre le rivage océanique. Epuisée, la jeune fille s’endort sur le sable chaud et rêve qu’après une noyade elle se transforme en puissante divinité. A son réveil, elle s’abandonne à la mort au milieu des flots et le songe se réalise. Dans cette histoire on retrouve deux visages bien distincts de la Déesse : la « jeune fille » innocente trahie, persécutée, et « l’ancienne », qui doit trouver un refuge pour protéger ce qu’elle est. Cette légende raconte symboliquement l’abandon de sa religion d’origine par la noblesse locale, représentée par les marâtres et le souverain qui ne vient pas en aide à sa fille. La figure de la jeune fille représente aussi la Nature fertile, pleine de promesses de prospérité. Sur notre continent elle serait assimilée au printemps, mais sous les latitudes indonésiennes les saisons sont différentes, on distingue une saison sèche et une saison humide. La couleur de Ratu Kidul est d’ailleurs le vert, qui symbolise la régénération du vivant, la résurrection, la guérison, la fertilité… La figure de la vieille femme incarne la sagesse, le respect des traditions ancestrales, la protection et la transmission d’un savoir intergénérationnel, mais aussi l’inéluctable mort. Chez nous, elle serait associée à l’hiver. Oubliée, persécutée, Ratu Kidul se réfugie dans les eaux salées et y instaure son royaume loin des Hommes. De son palais océanique elle continue pourtant à veiller sur eux et sur le Vivant. La déesse est souvent représentée avec le puissant dragon (ou serpent) des mers comme attribut. Comme de nombreuses déesses primordiales détentrices de la souveraineté, elle est associée à la symbolique du serpent des origines, l’ourobouros de la Terre Mère qui assure le lien avec le monde céleste.

Une légende raconte que Ratu Kidul emporterait dans son palais sous-marin les nageurs vêtus de vert, afin de peupler son royaume. Il est vrai que le taux de noyades dans l’archipel indonésien est assez élevé, en raison de courants violents et imprévisibles. Par superstition, baigneurs et surfeurs locaux évitent de porter des tenues de couleur verte. Mais Ratu Kidul est avant tout une divinité protectrice des humains, qui ne l’ont pas tant oubliée que cela. Les pêcheurs honorent Ratu Kidul avant chaque départ en mer, lui demandant l’autorisation de pénétrer dans son royaume, et des célébrations annuelles lui sont consacrées.

La légende de la Déesse se poursuit ainsi : au 16ème siècle, Ratu Kidul se serait convertie à l’islam et aurait fait vœu de prendre pour amant chacun des futurs rois musulmans de l’Indonésie jusqu’à la fin des temps. En 1583, Senopati, roi de Mataram, aurait rencontré la déesse sur la plage de Parangkusumo alors qu’il méditait. Ivres d’amour et de désir, ils se livrèrent à une hiérogamie, une union mystique charnelle et spirituelle. Depuis cette alliance sacrée, chaque roi est supposé être symboliquement l’amant sacré de la Divine. Chaque année a lieu une cérémonie appelée Labuhan Alit lors de laquelle une foule de fidèles défile en procession et se rend sur la plage sacrée de Parangkusumo. Des offrandes sont offertes à la mer, et les pèlerins prient devant le rocher où les divins amants se sont rencontrés. Véritable syncrétisme des cultes, on trouve même parfois des femmes voilées parmi les officiants. Par ce mariage sacré, les souverains musulmans ont assimilé les croyances païennes de leur peuple afin de pouvoir revendiquer une souveraineté que seule la Déesse pouvait leur accorder. Grâce à cette union mystique entre le roi islamiste et la Reine païenne, leur légitimité s’est trouvée assurée.

Pour l’anecdote, une disparition mystérieuse[2] imputable à Ratu Kidul a fait la Une des journaux en 2017. La famille Sunarsih s’accorde une journée à la plage. Nining, mère de famille de 53 ans, marche tranquillement au bord de l’eau quand une vague scélérate l’emporte au large. Elle a beau appeler à l’aide, nul ne parvient à lui porter secours. Les sauveteurs chercheront son corps pendant des semaines, en pure perte. Une année et demie s’écoule quand le père de Nining fait des rêves récurrents dans lesquels sa fille lui demande de venir la chercher sur la plage où elle a disparu. Le 30 juin 2018, la famille se résout à se rendre sur place et se met à explorer les étendues de sable environnantes. A minuit, Nining est retrouvée inanimée mais bien vivante. La miraculée est couverte d’écume, de sable, elle est trempée et porte la même tenue que le jour de sa noyade. C’est comme si la vague scélérate venait de la faucher à l’instant même, avec un dénouement plus heureux. Amnésique, affamée et épuisée, Nining reprend rapidement des forces à l’hôpital. Une enquête de police est ouverte, mais n’aboutit à aucun compte rendu officiel… Rêvons un peu, la quinquagénaire aurait-elle vécu 18 mois auprès de Ratu Kidul dans son palais océanique ? Le jour de sa disparition, elle ne portait pourtant pas de vêtements verts… Il est possible aussi que des soucis financiers aient contraint Nining à feindre sa disparition pour plusieurs mois. Mais une mise en scène moins dangereuse aurait été plus logique, Nining aurait très bien pu se noyer réellement… Le mystère reste donc entier…

Voilà l’histoire de Ratu Kidul, la Déesse des océans, dont le culte est encore bien vivace en Indonésie !

©Adélise Lapier

[1] Selon les écrits de Tomé Pires, ambassadeur et apothicaire portugais du 16ème siècle.

[2] Anecdote relatée par Lionel Camy dans son ouvrage « Disparus en mer », Cas n°19, éd. Enygma Books, 2019.