Le temps du rêve, « tjukurpa » en langue anangu[1], raconte la création du monde pour les peuples aborigènes d’Australie.

La mythologie des natifs australiens est fondée sur la mémoire de l’origine du vivant, généré dans une autre dimension, une dimension où le temps n’existe pas. Les peuples aborigènes y évoquent les forces qui ont créé notre monde matériel ; ils nomment ces entités de vie « Ancêtres ». La perfection de notre écosystème planétaire est l’œuvre de ces créatures ancestrales, et il convient de maintenir la création dans son état initial, de ne pas la modifier, sinon ce serait la souiller. Ce temps du rêve continue à se dérouler, et les chamans y font régulièrement des voyages pour s’entretenir avec les Ancêtres, afin de comprendre les fléaux et obtenir des réponses…

Les sociétés aborigènes d’Australie ont entrepris le virage patriarcal bien avant l’arrivée des colons occidentaux et de leurs missionnaires. Toutefois, on trouve trace dans les mythes d’une époque matricentrée. Ainsi, au nord de ce pays-continent, la terre d’Arnhem a conservé des coutumes matriarcales, notamment au travers de rituels liés au sang menstruel. L’avènement du patriarcat a rejeté les figures féminines des mythes aborigènes, et notamment diabolisé la Déesse-Mère Kunapipi sous la forme d’une ogresse mangeuse d’hommes. C’est le dieu-aigle Bunjil qui doit lui ouvrir le ventre pour en libérer les victimes. Ce renversement des mythes au détriment des déesses par le légendaire patriarcal se retrouve sur tous les continents et dans toutes les cultures.

Les épisodes du temps du rêve sont transmis aux jeunes générations par voie orale lors de cérémonies chamaniques au travers des peintures rupestres et des chants sacrés. Les légendes diffèrent selon les ethnies aborigènes, qui étaient autrefois nombreuses. Beaucoup de ces récits ont aujourd’hui disparu ou ont été amputés par le génocide de la nation aborigène. Les chants s’appuient sur un langage ésotérique, sur des mots-clés, eux-mêmes reliés à des lieux spécifiques.

Les tribus aborigènes d’Australie sont diverses ; chacune a sa propre langue, ses croyances, son organisation sociale… Mais la plupart partagent le temps du rêve. Selon elles, nous faisons tous partie d’un vaste système dans lequel chaque être interagit. Leur conception du vivant était et est encore avant-gardiste et scientifiquement vraie.

Selon certaines versions du temps du rêve, le « Serpent arc-en-ciel » aurait abattu la foudre sur la Terre. De ces éclairs seraient sortis des êtres « fourmis vertes » qui auraient eu pour mission d’ensemencer plantes et animaux sur cette planète alors stérile. Ils auraient conçu ce monde afin que les êtres se complètent et dépendent étroitement les uns des autres. Deux d’entre eux se seraient violemment querellés à propos du don de la mémoire et du savoir aux humains, causant un effroyable cataclysme. Les « Ancêtres fourmis » se seraient aménagé un monde souterrain sous les montagnes, d’où ils continuent aujourd’hui encore à interagir avec toutes les créatures, notamment les humains, par le pouvoir de la télépathie. Encore à l’œuvre, leur travail de terraformation se poursuit ainsi. Ces montagnes sont devenues sacrées pour les aborigènes. Ainsi, l’impressionnant mont Uluru (Ayers rock) abriterait une colonie d’Ancêtres. Pour la tribu Noongar (rive ouest du continent australien), le site rocheux de « Darling scarp » est le corps pétrifié du « Wagyl », un gigantesque serpent qui, en ondulant sur la croute terrestre, a créé les lacs et les rivières.

Les ancêtres créateurs sont des êtres masculins ou féminins selon les peuples. Au nord de l’Australie les héros masculins ont une grande importance. Au sud, existe un héros central nommé Baiame (ou Bundjil, Ngurunderi…). Mais à l’intérieur du pays, le personnage principal est féminin. Le grand cycle mythico-rituel s’articule autour de La Vieille Femme, connue sous divers noms : Kunapipi, Yingarna, Mumuna, Eagentci, KomoKyatsiky Kliarin-Kliari… On dit qu’elle est la source de vie. La Vieille Femme est reliée aux rites de fertilité centrés sur le Serpent arc-en-ciel. Plusieurs peuples aborigènes vénèrent cet énorme python, qui incarne l’esprit des sources d’eau vive, et punit les malfaisants. Au sud-ouest de l’Australie il porte le nom de « Wagyl », tandis que le peuple Warramunga de la côte est vénère le « Wollunqua », dieu-serpent de la pluie et de la fertilité, qui émergea d’un trou d’eau. Sous le nom d’Ungud il devient un dieu-serpent tantôt mâle, tantôt femelle, associé lui aussi aux arcs-en-ciel et à la fertilité, il est en charge de l’initiation des chamanes des tribus. Sous le nom de Ngalyod, il est le premier enfant de Yingarna, la Déesse-Mère. Ngalyod est lui aussi un dragon qui fait jaillir l’eau vive et tomber la pluie. Il symbolise la fertilité. Mais il est également responsable des tempêtes et des inondations. Sa colère se manifeste quand l’homme viole les lois de la nature. Cette divinité est très proche de Sugaar, le dieu-serpent époux de la Déesse-Mère basque, Mari.

Chez les Kamilaroi et les Karraur, la Déesse de la création et de la lumière est Yhi, le Soleil divin. Avant la création de notre monde, elle dormait et rêvait. La Terre était un monde stérile de montagnes nues et immobiles. Elle fut brusquement tirée de son rêve par un sifflement, prit une profonde inspiration et ouvrit les yeux, inondant alors la Terre de sa divine lumière. Le sol se réchauffa sous ses rayons ardents. Yhi se dirigea vers cette nouvelle terre, marchant vers le nord, le sud, l’est, l’ouest. Sous chacun de ses pas, une plante pleine de force vitale jaillissait. Elle marcha jusqu’à ce que ce monde soit couvert de verdure. Alors, la déesse s’assit pour se reposer dans la plaine. En regardant autour d’elle, elle réalisa que rien ne bougeait, or elle désirait voir le vivant danser. Yhi descendit sous la terre, où elle trouva des esprits mauvais qui tentèrent de la tuer. Mais ils n’étaient pas assez puissants. Sa lumière repoussa les ténèbres, de minuscules formes entrèrent en mouvement et se transformèrent en beaux insectes colorés qu’elle guida à la surface de la Terre. D’autres créatures sommeillaient dans les espaces sombres des montagnes. Là aussi, Yhi répandit sa lumière au plus profond des grottes obscures. A la chaleur de son regard, la glace fondit et se transforma en eau mouvante. Ce furent les poissons et les lézards, et ensuite les oiseaux et les mammifères, qui prirent vie. Bientôt, le monde fut rempli de mouvement et le cycle des saisons s’instaura. Yhi parla alors de sa voix divine. Elle allait retourner dans le Temps du Rêve et informa ses créations qu’à leur mort, elles iraient la rejoindre. Puis, se transformant en boule de lumière, elle disparut sous l’horizon et l’obscurité enveloppa le monde. Effrayées de se trouver seuls, les toutes jeunes créatures sombrèrent dans un profond sommeil. Enfin, ce fut la toute première aube. Un à un, les êtres se réveillèrent pour voir la lumière renaître à l’est. Un chœur d’oiseaux accueillit le soleil, et les eaux de l’océan qui s’étaient levées pour essayer de le rejoindre, se calmèrent. Rassurés, les animaux vécurent en paix sur la Terre de Yhi, jusqu’à ce qu’une tristesse les envahisse. Ils voulurent du changement. La Déesse n’avait pas prévu de revenir, mais elle compatit et consentit à leur requête, en précisant que ce serait la seule fois. Alors elle revint et leur demanda ce qui n’allait pas. Le wombat voulait s’agiter sur le sol. Le kangourou voulait sauter en l’air. La chauve-souris voulait des ailes. Le lézard voulait des pattes. Le phoque voulait nager. Et l’ornithorynque, confus, voulait un peu de tout cela. Yhi exauça leurs vœux. Les belles formes épurées de la toute première création devinrent alors d’étranges créatures. L’être humain, quant à lui, avait été créé unique, et errait tout seul sur la Terre. Yhi fut peinée de voir comme son sommeil était agité. A son réveil, il vit la hampe d’une fleur de xanthorrhoea briller à la lumière du soleil. Attiré irrémédiablement par cet arbre, il vit le pouvoir de Yhi agir. La tige de cette fleur commença à respirer et se mouvoir. Puis elle changea de forme, pour enfin devenir une femme. Lentement, baignée de la lumière à partir de laquelle elle avait pris forme, la première femme donna la main au premier homme. Alors Yhi s’en alla pour toujours dans le Temps du Rêve

Les Ancêtres vivent dans un espace-temps parallèle au nôtre. A l’époque où ils œuvraient sur Terre, ils cheminaient à travers les continents pour transformer l’immatériel en matière, ensemencer et organiser le vivant. C’est pourquoi les peuples natifs d’Australie qui n’ont pas oublié le temps du rêve vivent en nomades, mettant leurs pas dans ceux des Créateurs, allant d’un site sacré à un autre. Ces Ancêtres ressemblent fort à notre espèce. Ils chassent, installent leurs campements, vivent des histoires d’amour et de haine, parfois ils s’entretuent. Ils meurent et ressuscitent pour vivre de nouvelles incarnations. Pour créer le monde ils expérimentent, innovent, ratent et recommencent. Ce faisant, ils modèlent le monde. Ils dorment et rêvent leurs aventures et œuvres du lendemain. De rêves en actions, leur puissance psychique crée le monde sensible. Tout se fait simultanément, le temps n’existant pas. Une plante peut devenir un animal, un animal peut devenir un minéral, puis un homme puis une femme. De tous ces principes ressort la Loi du temps du rêve, que chaque humain doit respecter.

Le présent, le passé et le futur sont concomitants, les formes et les êtres ont une identité commune. Tout provient de la même source : l’énergie vitale du temps du rêve. L’histoire de ces voyages est transmise par les chants traditionnels, les cérémonies, les symboles et les créations artistiques que se transmettent les Aborigènes depuis des millénaires.

L’Homme fait partie du monde, il est lié aux animaux et aux plantes. Chaque rupture de cette harmonie génère un chaos qu’il faut endiguer en communiquant avec les Ancêtres.

Selon la Loi du temps du rêve, l’Homme, être doué de conscience, se doit de respecter la Terre comme une œuvre originelle. C’est pourquoi la domestication des animaux et des plantes, toute modification de l’ordre naturel, est contraire à la pensée aborigène. L’exploration de l’univers et la recherche du sens de la vie se font à travers une quête intérieure et extérieure. C’est le but de l’initiation des jeunes, sachant que cette initiation se poursuivra tout au long de l’existence.

L’on ressent bien que, malgré les altérations patriarcales, puis la colonisation occidentale, la pensée aborigène reste aujourd’hui terriblement d’actualité. Il nous touche au cœur par sa grande sagesse, son écologisme, sa spiritualité, et répond à la perte de sens dont souffre l’occident. S’en inspirer offre des pistes précieuses pour inventer un nouveau monde, un monde dans lequel nous aimerions vivre.

©AdéliseLapier

 

 

[1] La tribu Anangu est la gardienne du site sacré d’Uluru (rebaptisé Ayers Rock par les colons), immense monolithe rouge qui trône au milieu du désert